Les Régates Rennaises, la technique de l’aviron et la construction nautique

Publié le par Société des Régates Rennaises - Aviron

Ablette
Ablette

Sait-on que, depuis sa renaissance en 1901, la Société des Régates Rennaises a été directement ou indirectement liée à des travaux de recherches sur la technique du sport de l’aviron et sur la construction nautique qui ont bénéficié d’une réputation nationale et même internationale ?

Celui qui les initia est le Docteur Charles Joseph Fulgence Lefeuvre (Rennes, 16 mai 1875-Rennes, 27 mars 1965), qui, de 1911 à 1919 au moins, fut vice-président des Régates Rennaises, et qui, dès 1900 participa, sous la direction d’Etienne-Jules Marey (1830-1904), à des études sur le sport nautique (cf. Etudes sur le sport nautique, Travaux de la Commission d’hygiène et de physiologie, section XIII, rapport de M. Marey, 1900, p. 22). En 1904 en collaboration avec le Dr. Paillotte, il publiera une Etude graphique sur le coup d’aviron en « canoë », un travail réalisé au laboratoire du Professeur Marey (la station physiologique du Collège de France), avec comme moyen et lieu d’expérience le canoë français « Ablette », construit en 1896 par Alexandre Lein (toute une référence !) et acheté en 1901 à Albert Cordier, rameur à l’Encou (la Société d’Encouragement du Sport Nautique de Nogent-sur-Marne), pour 200 francs (le salaire horaire moyen d’un manœuvre est alors de 0.30 franc). Roland Nugue a fait une description minutieuse de cette embarcation (cf. SRR-Informations, juin 1983). « Ablette » était équipée d’un appareil explorateur de vitesse du bateau, d’un appareil explorateur des mouvements du banc à coulisse, de systèmes dynamographiques pour les avirons droit et gauche et d’une barre de pieds dynamographique, qui transmettaient leurs indications par capsules manométriques dites de Marey à des styles encrés traçant sur un cylindre placé devant le barreur. Ce sont des rameurs de l’Encou, en particulier son président, Charles Fenwick, et son champion, Albert Cordier, qui servirent de cobayes. L’étude publiée dans le Bulletin de l’Association technique maritime (année 1904, n° 15, 25 p.) et résumée par Albert Glandaz, Président de la Fédération Française des Sociétés d’Aviron (FFSA), dans L’Aviron (1, 8 et 15-IV-1905), sera, encore en 1925, saluée comme la meilleure contribution scientifique à la compréhension du sport de l’aviron par Bourne, ex-secrétaire d’Oxford. Entré à l’Ecole de Médecine de Rennes en 1905 comme chef de travaux pratiques en physiologie (en 1908, Charles Lefeuvre succèdera à son père, le docteur Charles Joseph François Marie Lefeuvre (1839-1929) comme titulaire de la chaire de physiologie) et poursuivra ses recherches sur la physiologie du sport de l’aviron, un sport qu’il pratique à Rennes et à La Courbe : sur la photo (Archives Nugue), on peut le voir sur son canoë « Ablette » équipé de ses appareils et barré par son frère Pierre, archiviste à Rennes, près du Cabinet Vert, entre l’Ecole de Médecine et les Établissements Métraille. En 1910, on le trouve engagé avec Henry Tréluyer dans une course de double-scull aux Régates de Rennes. Entre autres réalisations, celui qui, selon Jos Pennec, était un « professeur né», qui savait illustrer ses cours « d’expériences très personnelles, entièrement montées par lui », mettra au point un chronomètre enregistrant automatiquement le temps mis par un coureur ou un bateau à parcourir une distance déterminée, un appareil expérimenté avec succès dès 1916, au Parc des Sports à Rennes et employé aux Jeux Olympiques de Los Angeles en 1932. De 1931 à 1937 il sera directeur de l’Ecole de médecine et de pharmacie. Mais il dessinera aussi, pour la SRR, les plans de la yole de mer « Fleur d’ajonc », construite entre 1910 et 1913 par l’architecte et constructeur naval rennais Prigent, dont les chantiers étaient installés à la Confluence, près du garage de la SRR, ainsi que du voilier « Bluette » appartenant à un autre vice-président de la SRR, Henri Tréluyer et du canot à moteur « Comète », pour le président Patay.

Deux de ses neveux, également rennais, René Nugue (1897-1979) et Charles Nugue (1900-1986) poursuivront dans cette voie.

Le premier en se lançant, en 1922, sur les bords de la Vilaine, à La Courbe en Bourg-des-Comptes, dans la construction d’embarcations légères de course, sport et plaisance : des canots automobiles légers et des glisseurs hors-bord (comme le « PS » (1923), le « 4m50 » (1925), le « Peugeot » (1926) ou le « Glisseur Hors-Bord OF », vainqueur au Meeting international de la Seine à Paris le 14 juillet 1928 dans la catégorie 350 cm3), puis des canoës pour la pêche, la chasse et le camping, et en développant des recherches sur la “Résistance de l’avancement des petites carènes » sur la base d’expériences de traction de coque effectuées sur la Vilaine à la Courbe d’août 1923 à septembre 1925. En 1923 il figure comme « chef du matériel » dans l’organigramme de la SRR, mais aussi par la suite, comme responsable de l’entraînement et , à l’occasion, chronométreur (à Rennes, les premiers chronométrages effectués à l’occasion de régates remontent à 1887). Aux Régates de Rennes du 9 mai 1929, les « partisans des sports mécaniques » purent « admirer les glisseurs hors-bords que notre concitoyen R. Nugue construit à La Courbe », comme on peut lire dans l’Ouest-Eclair du 8 mai, dont l’hydroglisseur « Citron-pressé », un 500 cm3, appartenant à Camille Tomine, et un 300 m3 appartenant au constructeur, sans doute le Glisseur OF vainqueur à Paris.

En 1972, son fils Roland, membre de la SRR, capitaine d’entraînement entre 1970 et 1974 —une époque féconde en résultats sportifs— puis conservateur du matériel, lui succèdera et fabriquera diverses embarcations (dont des catamarans pour suivre les courses d’aviron et des skiffs) ainsi que des avirons de pointe et de couple, tout en continuant de restaurer de précieux canoës canadiens.

Quant à Charles Nugue, polytechnicien, rameur à l’Encou (puis au Cercle Nautique de France Universitaire) et chef de nage de la grande équipe de Polytechnique (avec elle, il participera aux Régates de Rennes en 1921 et 1923), il mènera de longues recherches sur la physiologie et la technique de l’aviron, résumées dans la conférence qu’il prononça à l’Ecole Nationale Supérieure d’Education Physique (ENSP), publiée en quatre livraisons dans L’Aviron (entre octobre et février 1954) et synthétisées dans la plaquette Ramons ensemble. Principes techniques du coup d’aviron sportif. Directives pour l’éducation des rameurs (FFSA, 1958, 24 pages), où il reprend, p. 21, l’étude de son oncle), puis dans Ramer. Essai d’initiation au sport de l’aviron (FFSA, 1966, 28 pages) dont les archives de la SRR conservent un exemplaire dédicacé par l’auteur « à l’ami Renaud, responsable sportif de ma bonne ville, avec le ferme espoir qu’il y fera bientôt aménager un beau plan d’eau pour les jeunes rameurs, un très vieux rameur ».

Cette approche scientifique de l’aviron sera également poursuivie, à Rennes, avec les recherches sur l’effort sportif par un des fils du docteur Patay, président de la SRR de 1900 à 1935, le docteur René Patay (Rennes, 5 janvier 1898-Rennes, 15 avril 1995), vice Président de la SRR de 1920 à 1928 et animateur-entraîneur particulièrement présent malgré le handicap lié à sa blessure de guerre. Le 15 janvier 1929, il prononcera une conférence sur « Sport et tourisme nautique » (15-I-1929) et est sans doute l’auteur des « Quelques notes (très techniques) sur le sport de l’aviron », parues dans Ouest-Eclair les 21-IV, 1-V et 4-V-1934. En matière de recherches en physiologie sportive, il mettra au point des tests de sélection et d’entraînement des sportifs de haut niveau et des outils de mesure de l’effort physique par télémétrie cardio-respiratoire et dosages sanguins en continu. Certains membres de la SRR, parmi les plus anciens, se souviennent encore avoir vu, vers 1953-1955, le titulaire de la chaire de physiologie de l’Ecole nationale de médecine et de pharmacie de Rennes (1953), puis de la Faculté de Médecine (1956), faire lui-même des expériences sur son canoë français « Cigogne » où il embarquait, après s’être libéré du pilon qui, à la suite de sa blessure, devait supporter le poids de son corps. Et il partait ramer, affublé d’un masque respiratoire, avec des pelles dont les palettes étaient équipées de capsules de Marey, les mesures étant enregistrées sur un cylindre installé à bord.

Son fils Max Patay (né en 1942), soutiendra, en 1968, une thèse intitulée Nouvelle Contribution à l'étude de l'effort physique » Aviron et Tir (Télémétrie, Technicon) qui sera récompensée par le Secrétariat à la Jeunesse et aux Sports. Il s’est promis de faire à nouveau naviguer « Cigogne », pour le 150e anniversaire des Régates Rennaises.

Jean-François Botrel

(Novembre 2014)

NB. Cette rapide étude est fondamentalement redevable des informations si généreusement fournies par Anaïg et Roland Nugue, Max Patay et l’historien des scientifiques rennais, Jos Pennec, dont je salue ici la mémoire.

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Sophie Gautier 01/12/2014 08:07

Toujours aussi riches d'enseignement les "brèves d'histoire" de la SRR. Félicitations a la rédaction pour toutes ces recherches.