Des noms pour des bateaux

Publié le par Société des Régates Rennaises - Aviron

Des noms pour des bateaux

A la Société des Régates Rennaises (SRR), dans la tradition que la culture fluviale partage avec la culture maritime, chaque embarcation porte un nom de baptême, ce qui n’est pas une obligation pour les bateaux ne stationnant pas sur l’eau. Jusqu’à la Première Guerre Mondiale, c’est d’ailleurs d’abord par le nom du bateau que les équipages étaient identifiés à l’occasion des courses (on disait alors du bateau qu’il était « monté » par des rameurs). Aujourd’hui encore, sur les registres de sorties de la SRR, c’est le nom du bateau qui figure, avec, il est vrai, l’adjonction d’un numéro d’ordre et la précision des noms des équipiers.

Tant que la Société s’est contentée d’abriter et d’utiliser des bateaux appartenant à des sociétaires, l’attribution des noms a logiquement été laissée à la discrétion des différents propriétaires: dans les années 1870, par exemple, les barques à fond plat à un ou deux rameurs ou à la godille s’appellent Négresse, L'Iroquois, Brididi (un personnage de vaudeville), Mignon (comme la tragédie lyrique d’Ambroise Thomas), Ballade, Amphitrite, La Pygmée, Le Styx, Vieux Crocodile, Crève-Cœur, Gadzard, Troglodyte, Driguedrogue, Caprice, Minette, Risque-tout, Gondole, Grelot, Cachalot, L’Hydre, Grenouille, Petit Lézard, Vertueuse ) et les périssoires Calchas, Lanterne, Ecrevisse, Jane, La Cloche, Sans profit, Rigoletto (de Verdi, bien sûr), Iris, Badina, Comme tu voudras, Espérance, et, plus tard, en 1888-1890, L’Altérée, Passe-partout, Tant-pis-pour-lui, Attendez-moi-donc, l'Ablette, Tiens-bon; les yoles à 2 ou à 4 s’appellent: Le Boa, Petite-Chance, Bluette, La Floride, Fenella, Mouette, ou Lézard. Des noms qui témoignent de la fantaisie et mais aussi, à l’occasion, de la culture classique et lyrique des sociétaires. En 1883, la première référence à Rennes apparaît avec La Rennaise (un canot de promenade); en 1886, les yoles à 2 ou 4 engagées dans les courses s’appellent Pourquoi pas? (déjà !), Graziella (hommage à Lamartine?), Vas-y, La Comète et Giroflée et appartiennent encore à des particuliers: dans l’inventaire du matériel de la SRR du 23 avril 1883 on trouve deux baquets de lavandière (pour les courses en baquets) mais pas un seul bateau! Ce n’est qu’en 1887, après bien des débats, que la Société fera l’acquisition de son premier bateau qui sera logiquement baptisé: SRR, une yole-gig à 4 qui se mesurera à Giroflée, Petit Duc et Vas-y.

Une étude comparative pourrait sans doute être faite avec d’autres Sociétés d’aviron. Bornons-nous à constater que les dénominations des embarcations utilisées aux Régates Rennaises sont passablement plus sophistiquées et légères que celles des bateaux utilitaires ou de plaisance (souvent désignés comme batelets) stationnés sur la Vilaine à Rennes en 1886-1888: La Créole, Madeleine, Eole, l’Etoile, Le Caprice, Le Jean-Bart, La Bécasse, Philippe, La Barbotière, L’Ami, La petite Gabrielle (une baleinière appartenant à Eugène Jacomety, patissier et membre de la SRR), L’Utile (qui appartient à un mégissier), L’Eclair, Le Verdelet (un bateau destiné “aux besoins du service vicinal”), Le Vengeur, Saint-Cyr. D’ailleurs seuls 16 sur 36 ont un nom déclaré, malgré l’obligation de porter à la poupe “leur dénomination, le nom et domicile du propriétaire, en toutes lettres et en caractères ayant au moins 8 centimètres de hauteur”, selon les instructions de la police de rivière du 7 juin 1858 (AD35 3 S 184).

Après la renaissance de la SRR en 1901, de nouveaux noms de bateaux de promenades ou périssoires vont apparaître comme L’Escapade, Dorade, l’Abeille, Méli-mélo. Les bateaux rennais engagés à l’occasion des régates organisées au Cabinet-Vert qui peuvent aussi appartenir à La Nautique Rennaise (créée en 1907) ou aux Hospitaliers Sauveteurs Bretons s’appellent Sylvette, Lucette et Ponts-et-Chaussées (des canots de promenade), Galvano, 0=0 ,Vas-toujours, Attendez-moi donc (toujours en état, apparemment), Mimi et Tralala qui appartenait au “père Troadec” (des périssoires), Aleth II, Minne et Lily (des yoles de plaisance), Ablette (le canoë francais qui servait au Dr. Lefeuvre pour ses recherches et sera conservé jusque dans les années 1950), Chonchette, Coupe-Vent et plus tard Ski, et, s’agissant des yoles à 4, toujours Girofla et SRR, auxquelles s’ajoutent La Rosière, Cerès, Lakhmé et Epi, acquises auprès des sociétés de Nantes et Le Mans. On voit aussi se confronter les premiers double-sculls Zut et Polo (du nom du chien mascotte de la SRR) et arriver un quatre outrigger: Cyrano qui précède de peu Chantecler dans l’admiration des sociétaires de la SRR pour le théâtre d’Edmond Rostand. Le skiff où s’illustrera le futur champion “Loire et Ouest”, Henri Delalande, a été baptisé Pouff (et non Plouff). Mais Quo Vadis est un bateau de Nantes.

Sur une photo de 1905 où toutes les embarcations de la SRR se trouvent réunies à l’occasion d’une sortie à Cesson, on peut admirer de gauche à droite et de bas en haut: Ablette, une triplette avec le fox Polo, une yole gig à deux (La Rosière?), une yole gig à quatre (Girofla?), un canot à rames (Lily), une yole gig à quatre (Cérès?), le house boat à vapeur de Mr. Abadie, une périssoire (Tralala?), et une barque à fond plat à son mouillage.

Dès avant 1914, deux yoles de mer “légères” se sont vu attribuer des noms “bien bretons”: Armor et Fleur-d’Ajonc (construite d’après les plans du Dr. Lefeuvre). Suivront Breiz (une yole à deux qui sera oubliée à la Confluence lors du déménagement de 1977), Araock (en avant) et Bruyère (un nom d’abord attribué à un quatre outrigger, puis à une yole de mer à 4 de 1940, aujourd’hui conservée au Musée de Bretagne). Et au fil des années sont venus s’ajouter: Ville-d’Is (aujourd’hui objet de décoration dans un restaurant), Brocéliande, Gwennili (hirondelle), Kemener (araignée d’eau), Pao-Bran (bouton d’or; en 1969), Torr-Avel (coupe-vent), Jannick, Annic, Arvor, Gourener (lutteur), Barr-avel (coup de vent)/Barr-Heol (rayon de soleil), Korrigan, Avel-Vor (vent de la mer), Ar Renerez (la directrice), Haute-Bretagne. Mais aussi des personnages de l’histoire de Bretagne (Duchesse Anne, Jacques Cartier, Duguesclin, Surcouf, Nominoë I et II), et d’autres éléments de culture ou géographie bretonne (Hermine, Fée-des-Grèves, Rumengol, Suliac). Par la suite une longue série de héros du cycle arthurien a prolongé la tradition jusqu’à aujourd’hui: Viviane, Merlin I et II, Morgane, Lancelot, Perceval, Mélusine, Gauvain, Utherpandragon, Galahad, Excalibur, Yseult, Yvain.

Juste après la IIe Guerre Mondiale, la pratique consistant à attribuer un nom à un bateau en hommage à quelqu’un ou à sa mémoire sera initiée avec le bateau André Pailheret, en souvenir du jeune rameur résistant mort en déportation en 1944, et par la suite seront ainsi honorés les présidents de la SRR (Président Guillet, Président Cognet, Frédéric Sacher, Les Aubry, en hommage à la grande famille de rameurs et rameuses de la Présidente d’honneur Geneviève Aubry), ainsi que les rameurs et dirigeants (Jacques Perret et Jean Jaffrenou).

En 1946, le François-Charles, un quatre outrigger, portera les noms des deux fils Oberthur, l’entreprise d’imprimerie qui en permit l’acquisition, et, en 1960, la SRR, si redevable envers la Municipalité de Rennes depuis les origines, baptisera sa dernière yole de mer Ville-de-Rennes (avec l’épouse du maire d’alors, Madame Fréville, comme marraine), avant, au début du XXIe siècle, de signifier sa reconnaissance envers le Conseil Général d’Ille-et-Vilaine et son Plan Nautisme avec le CG 35.

Aux lieux les plus significatifs du cours de la Vilaine (biefs, écluses, moulins, ponts, lieux-dits) dans sa traversée de Rennes mais aussi en amont et en aval correspondent Sévigné, Moulin de Joué, Gué-de-Baud, Chapelle-Boby, Cabinet-Vert, Prévalaye et Le Mail, Saint-Cyr, Moulin-du-Comte, Apigné, Le Boël, et, par référence aux origines gauloises de Rennes, Condate, la confluence. Les affluents du fleuve Gwilen (dont la forme française Vilaine n’a paradoxalement jamais eu l’heur d’être choisie) ne sont pas oubliés: les affluents rennais (Ille, Flume, Blosne), et ceux de l’aval (Seiche, Semnon et bientôt Meu et Don). Non plus que, dans ce club d’aviron de rivière, les îles bretonnes: Glénan, Houat, Hoëdic, Groix, Ouessant, Ile de Sein, Batz, Bréhat, Ouessant, Cézembre, Molène, Belle-Ile et même Chausey. Pour la flottille des douze bateaux d’initiation (des Virus), c’est à des noms d’oiseaux de mer (Cormoran, Macareux, Goëland, Mouette, etc.) ou de rivière (Héron, Foulque, Col-Vert, Aigrette, etc.) qu’on a eu recours.

L’établissement par la ville de Rennes de liens avec Exeter, Erlangen, Rochester, Brno ou Poznan a fait que, à partir de 1995, des bateaux de la Société des Régates Rennaises commencent à porter le nom de ces villes jumelées.

Quant aux noms des bateaux appartenant à la section Citroën, ils renvoient aux lieux d’implantation des usines de production, à Chartres de Bretagne (La Janais, La Calvenais) ou à Rennes (Barre-Thomas).

L’habitude a été prise de donner un caractère plus solennel à l’attribution de noms aux bateaux avec l’organisation de baptêmes officiels pour des bateaux aux noms bien profanes. A l’occasion de cérémonies auxquelles sont conviées les autorités, les parrains et marraines, puis seulement des marraines (ou, à partir de 2013 —par respect pour l’égalité des sexes—, des parrains ou des marraines) tous désignés avec beaucoup de soin par le Comité de Direction de la Société dévoilent le nom du bateau et arrosent celui-ci de champagne ou plutôt (par souci d’économies) de mousseux, les coques étant évidemment trop fragiles pour qu’on y fasse se fracasser une bouteille. Le Livre d’Or de la SRR, ouvert en 1954, garde généralement la trace de ces événements. Le premier baptême officiel connu de la presse eut lieu début avril 1938 et il concerna Araock, le premier skiff appartenant à une rameuse de la SRR, Josée Bizouart, le skiff Zou et le deux outrigger Jannick.

Certains bateaux achetés d’occasion ont pu conserver leur nom d’origine (Gaston Fontaine, Anatole) ou font allusion à leur lieu d’acquisition (Petit B et Grand B pour des skiffs achetés à la Société Nautique de la Baie de Saint-Malo, par exemple).

Les bateaux de sécurité qui au début se sont vu attribuer un nom (Lonk-Avel, par exemple), portent aujourd’hui leur seul numéro d’immatriculation obligatoire.

Quelquefois les noms officiels ont du mal à s’imposer au nom d’usage: c’est le cas du bateau modulable d’initiation CG35 (comme Conseil Général d’Ille et Vilaine) que son volume imposant a fait abusivement et ironiquement surnommer le Charles-de-Gaulle.

Il est des noms qui, malgré la disparition physique de l’embarcation (par vente, don au Musée de Bretagne ou à d’autres sociétés, mise au rebut ou découpage —une pointe de bateau est un cadeau de choix réservé à qui le club souhaite distinguer ) se sont perpétués, avec un numéro d’ordre, comme aujourd’hui Armor III ou Merlin II, mais aussi dans l’oubli de précédents, comme l’actuelle yole à 4 Fleur-d’ajonc qui devrait être Fleur-d’Ajonc II.

Même si, à des fins de gestion du matériel, des numéros d’ordre ont été attribués à chacune des quelque 70 embarcations dont la SRR dispose actuellement, on voit que depuis ses origines, non sans inventivité, la Société des Régates Rennaises a su, à travers les noms de ses bateaux, cultiver la meilleure tradition canotière et nautique, en même temps qu’elle s’inscrivait dans son environnement rennais et fluvial mais aussi breton, en affirmant de la sorte—symboliquement et par avance— sa vocation à devenir un club référence en Bretagne.

J.-F. Botrel

(27 mars 2015)

Des noms pour des bateaux

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