D’Oberthur à Citroën : l’aviron corporatif à la SRR*.

Publié le par Société des Régates Rennaises - Aviron

D’Oberthur à Citroën : l’aviron corporatif à la SRR*.

L’aviron a longtemps été un sport pratiqué par les « favorisés de la fortune », comme le disait en 1947 le président des Régates Rennaises, Marcel Guillet (Ouest-France du 14 octobre), à une époque où la démocratisation d’une association fondée par la « bonne société » rennaise et animée depuis 1900 par l’élite estudiantine est à l’ordre du jour: l’aviron « ne doit pas être un sport de luxe », mais s’ouvrir à tous ; d’où, après que des rameurs des établissements Jamet aient été fugacement accueillis à la SRR dans les années 1910, le projet de « faire appel aux jeunes sportifs des grandes maisons industrielles et commerciales ou des Administrations de notre ville », ce qui, du point de vue sportif, aurait l’avantage de pouvoir compter sur des rameurs « établis à demeure dans notre ville », alors que les étudiants « quittent prématurément les équipes et obligent à un perpétuel recommencement” et d’envisager —pourquoi pas ?—, de « sortir quelques champions, quelques nouveaux Séphériades » (du nom du rameur vainqueur à Henley en 1946 et sacré « champion des champions français » la même année).

Les temps semblent donc révolus où, dans les années 30, deux employées de Prisunic n’avaient pu trouver les deux parrainages nécessaires à leur admission, et c’est avec des apprentis des Imprimeries Oberthur qu’une présence ouvrière va, à partir de 1946, durablement s’installer aux Régates Rennaises.

Dans l’immédiat, grâce à l’initiative du chef du personnel, Antoine Cognet, père d’un rameur, la maison Oberthur, qui, depuis les années 1880, avait sa propre société de gymnastique, confie à la SRR l’entraînement de 4 à 6 de ses apprentis (dont René Bretagne, Marcel Ruault, André Heuzé et Pierre Boutidon) et la dote d’un quatre outrigger acheté d’occasion, à un moment où, après la destruction le 4 août 1944 de son garage, la SRR doit reconstituer son parc de bateaux. Il sera baptisé François-Charles, du prénom du fondateur de des Imprimeries Oberthur. Aux membres du comité d’entreprise qui s’étonnent, le 28 mai 1947, qu’on puisse ainsi accorder une subvention aux « canoéistes » de l’Imprimerie pratiquant sous les couleurs des Régates Rennaises, le représentant de la direction (M. Layet) objecte qu’ “il y a quelques années le sport du canotage n’était ouvert qu’à certaines classes » et que « pratiqué par tous aujourd’hui, il faut l’encourager et l’aider” (Archives Municipales, 4Z 2003, p. 135). De toutes façons, fait-il observer, cette subvention est prise sur la part patronale. Layet sera bientôt élu trésorier de la SRR (il le sera de 1947 à 1953), un autre cadre d’Oberthur, E. Devèze, sera d’abord secrétaire puis vice-président, jusqu’en 1953 également, et madame Cartier Bresson, présidente du Conseil d’Administration de l’entreprise et marraine du François-Charles , sera faite Présidente d’honneur, en 1954. Bientôt plusieurs camarades ou frères des premiers apprentis rameurs, l’un employé à la quincaillerie Fisselier (Guy Bretagne), d’autres ouvriers au garage d’Ouest-France (Georges Pinot, Marcel Josse) et à la Ville de Rennes (Pierre Presse), et tous originaires du quartier de l’Abattoir, sur l’autre rive, rejoindront le club ; ils formeront un équipage qui en 1949 (en quatre barré juniors) et en 1951 (en quatre barré seniors, R. Videcoq ayant remplacé P. Presse) se distinguera dans plusieurs régates régionales et remportera par deux fois le titre de champions de la Ligue de Bretagne Anjou Orléanais (BAO). En 1949, ils seront pressentis pour « représenter la France » à Alger en yole de mer. C’est avec eux que, pour la deuxième fois de son histoire, la SRR participera aux championnats de France d’aviron, à Mâcon, où, transportés par le président dans sa traction-avant Citroën, avec leurs avirons mais sans leur bateau habituel, ils disputeront la course sur une embarcation d’emprunt dont le rafistolage ne tiendra pas et qui aura le malheur de se remplir d’eau bien avant la ligne d’arrivée… Après 1952, pour cause de service militaire ou de mariage, ils cesseront de pratiquer l’aviron, avec le sentiment, encore exprimé par deux d’entre eux soixante ans plus tard, de ne pas avoir été véritablement reconnus au sein des Régates.

Ainsi se trouvait pour partie réalisé le projet du président Guillet. Pour partie seulement, car, à un moment où, avec la prise de participation des Comités d’entreprise à la gestion des œuvres sociales et sportives, le sport corporatif connaît en France un second souffle, ni les Cheminots, ni Ouest-France, qui comptaient pourtant des sections sportives, pas plus que les Tanneries de France, les employés et les ouvriers du Gaz ou de l’Arsenal ou « les jeunes de la Préfecture et de la Mairie » dont le président Guillet considérait alors qu’ils pourraient pratiquer l’aviron, ne manifesteront leur intérêt pour la pratique de l’aviron. Certes la SRR continuera désormais à accueillir des rameurs issus de la classe ouvrière et s’ouvrira de temps en temps aux entreprises (comme à la fin des années 60 avec la Rennaise de Préfabrication), mais il faudra attendre près de 30 ans, pour que l’ambition affichée en 1947 de pouvoir, « former des équipes corporatives et professionnelles et organiser des compétitions », se réalise avec la création, en 1985, à l’initiative de Jean-Pierre Pichon, Alain Ribault et Louis Bourdais, de la section d’aviron Citroën.

Cette section, émanation de l’Association Sportive, de Loisirs et Culture Peugeot Citroën de Rennes (ASLC), est organisée de façon autonome (avec un président, un trésorier, etc.) et ses membres bénéficient d’une participation pour le paiement de leur cotisation à la SRR, ainsi que d’embarcations en propre achetées par l’entreprise (la yolette La Janais et le canoë français La Barre-Thomas, baptisés en 1989, puis La Calvenais, un double scull) qui sont hébergées dans le garage de la SRR. Très vite, les rameurs de Citroën se sont engagés sous leurs couleurs (pelles rouges au deux chevrons blancs, maillot rouges cerclé blanc et culotte rouge, au début) dans des compétitions d’aviron d’entreprise, comme le National Corpo de Bourges en 1991 (dont un petit film rend compte) et les Rencontres Grandes Entreprises/Grandes Ecoles en 1995 et 1998, à Choisy-le-Roi: ils y remportent de beaux succès en canoë double et en yolette à quatre, dont témoignent des coupes et trophées. En 1993, ils participeront à la 12e édition du Rallye du Canal du Midi, célébrée dans une chanson composée pour l’occasion. Longtemps l’habitude sera conservée d’organiser annuellement une randonnée à l’aviron, accompagnée ou suivie d’un repas convivial.

Dans le cas de la section Citroën, ce qui frappe c’est moins l’importance des effectifs, compris pendant un temps entre 15 et 20, que la pérennité de l’activité et plus encore le degré d’implication de ses membres dans la vie de la SRR.

Dès le départ, en effet, ses membres se sont intensément et durablement investis, en acquérant la qualification sportive nécessaire à l’encadrement des rameurs et en assumant des responsabilités au sein du club, comme Jean-Pierre Pichon (vice-président de 1985 à 1990 et à nouveau, de 1997 à 2003, vice-Président et secrétaire, mais aussi trésorier du Comité Départemental des Sociétés d’Aviron), comme Louis Bourdais (conservateur du matériel depuis 1987 et vice-président depuis 1990), comme Christian Renaudier (entraîneur pour la compétition entre 1991 et 2001), comme Nicole et Daniel Durand, bénévoles pour l’initiation et l’encadrement des rameurs-loisirs depuis 1987, comme Stéphane Tarrière, trésorier adjoint jusqu’à sa mutation dans la région parisienne, ou Eric Bernard, responsable loisirs depuis 2013, et vice-président. Certains d’entre eux verront leurs enfants les rejoindre dans la pratique de l’aviron loisir ou de compétition et leurs épouses compréhensives contribuer, elles aussi, à la vie de la société.

Grâce à leur cohésion et à leurs habitudes de travail, les membres de la section Citroën ont aussi fait bénéficier de leur culture une société de moins en moins habituée à la rigueur qui, à l’origine, présidait à l’organisation de la pratique de l’aviron aux Régates Rennaises, et ils ont été la cheville ouvrière d’un club qu’ils ont pu, à certains moments difficiles, tenir à bout de bras. Leur implication de bénévoles au sein de la SRR sera d’ailleurs symboliquement récompensée par l’attribution du Challenge des Anciens Rameurs à Daniel Durand (1991) et de médailles de bronze et d’argent de la Jeunesse et des Sports à Jean-Pierre Pichon (1999), Louis Bourdais (2005, 2010) et Nicole Durand (2012) .

Entre 2003 et 2008, dans le cadre d’un accord avec la Mutuelle d’Assurance des Instituteurs de France (MAIF), sponsor officiel de la Fédération Française des Sociétés d’Aviron (FFSA), la SRR accueillera également (entre midi et deux) des rameurs et rameuses de la Délégation Départementale d’Ille et Vilaine qui, avec Gwenn Massolo comme capitaine, remporteront en 2008, à Mimizan, le Challenge national MAIF, disputé en huit entreprises. En 2012 et 2013, grâce à l’entremise de Roland Gautier et en écho lointain au projet du Président Guillet de 1947, une convention sera signée, avec la section Aviron de l’Association Sportive des Municipaux de Rennes-Métropole (ASMR) pour l’accueil de rameurs à la SRR, le dimanche matin.

Mais malgré ces initiatives, malgré l’acquisition, en 2002, d’un “huit-entreprises” Ramtonic, malgré la désignation pendant un temps d’un responsable entreprises au sein du bureau, et l’accueil ponctuel de groupes, comme les juristes de Vinci en juin 2012, l’ambition manifestée par le club de développer la pratique de l’aviron en entreprise n’a pour l’instant pas connu de nouvelles avancées et rien dans l’histoire des Régates Rennaises ne peut être comparé à ce qu’a représenté et représente encore la présence de la section Citroën en son sein.

J.-F. Botrel (juin 2015)

* Merci à Pierre Bernier, Louis Bourdais, Pierre Boutidon, Guy Bretagne, Renan Donnerh, Nicole et Daniel Durand, Gwenn Massolo et Jean-Pierre Pichon.

section PSA

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