La première régate de la Société des Régates Rennaises.

Publié le par Société des Régates Rennaises - Aviron

plan du Canal d'Ille et Rance
plan du Canal d'Ille et Rance

Le 29 septembre 1867, quelques jours seulement après sa création officielle, le 2 septembre, la Société des Régates Rennaises organise, avec la musique des Sapeurs Pompiers, une Grande fête au profit de l’Union Musicale d’Ille-et-Vilaine, sa première régate.

Le lieu choisi est le canal d’Ille et Rance (de 15 m de large, ce qui permet aux spectateurs d’être très proches des compétiteurs), entre le Bourg-l’Evêque et le pont Saint-Martin. Cette portion du canal qui est bordée de deux allées ombragées tracées sur les levées, se trouve alors en pleine campagne (cf. le plan joint). Les entrées payantes qui peuvent être achetées chez le concierge de la Mairie (50 centimes rive Est pour les premières, et 25 centimes rive Ouest pour les secondes, à une époque où le kilo de pain de 1ère qualité est vendu 30 centimes) se font aux quatre extrémités des allées où des bureaux ont été installés.

Au programme (reproduit par Louis Abraham dans la plaquette consacrée, en 1992, à 125 années des Régates Rennaises), à partir de 2 heures de l’après-midi, des courses de périssoires, une course à l’aviron et une autre à la godille, avec virement de bouée, et l’interprétation de huit morceaux de musique par les Sapeurs Pompiers.

On compte dix périssoires engagées (Brise-tout, Calchas, Chubi, Général Boum, Gipsy, Godino, Grande Duchesse, Hirondelle, Mazagran, Montama, Trompette), et cinq embarcations à la rame ou à la godille (Faridondaine, Guichenas, Robiquette, Zou-Zou et Flying-Cloud). Chacun des canotiers porte, comme dans les courses de chevaux, une casaque (rouge et noir, rouge, rouge écharpe blanche, écossais, jaune et rouge, blanc et vert, jaune, blanc et noir, violet et blanc, etc.) et l’embarcation « montée » porte un guidon (soit un petit pavillon triangulaire) aux mêmes couleurs.

Les récompenses aux vainqueurs sont des « objets d’art », sans autre précision.

Quant au programme musical il se compose de huit morceaux de Sohier, Verdi, Schaller, Strauss, Picard, Gurtner et Mévius, des fantaisies, marches, polkas, valses, scottishs et l’ouverture de La médaille d’or de 1850 de Jean Gurnter. Pendant les courses, des amateurs font entendre des fanfares de chasse.

Voici en quels termes, le Journal d’Ille et Vilaine du 4 octobre 1867, sous la plume d’un « Amateur », rend compte de cette fête:

« Il faut toujours au public du nouveau, n’en fût-il plus au monde. Aussi ceux qui s’ingénient à lui procurer un plaisir neuf sont-ils assurés de le voir mordre avec empressement à cet appât. Ainsi en a-t-il été dimanche. On donnait une fête d’un genre tout particulier, et la foule est accourue. Ajoutons qu’elle a été satisfaite et que l’Association musicale d’Ille et Vilaine, au profit de laquelle cette fête était donnée, a dû encaisser une excellente recette.

Un des éléments de ce succès réside dans la division des places en deux catégories. Un prix d’entrée inférieur à celui qui avait été primitivement fixé a permis à un plus grand nombre de jouir du spectacle. Le public des secondes a même été véritablement gâté, car il y avait un plus épais ombrage, une perspective plus facile et plus étendue, et il pouvait admirer le gracieux coup d’œil qu’offrait la rive opposée garnie d’un triple rang de charmantes curieuses aux toilettes plus élégantes les unes que les autres.

Le soleil, par ce commencement d’automne, avait voulu se mettre de la fête, et chacun rendait hommage à sa présence.

C’est avec le concours de la Société des Régates Rennaises que la musique municipale des sapeurs-pompiers avait organisé son programme. Cette association, dont l’éclosion date tout au plus du lendemain du 15 août, est aujourd’hui fondée. Ses statuts ont été approuvés par un arrêté de M. le Préfet, en date du 2 septembre dernier. Point n’est besoin de faire l’éloge de cette création ; souhaitons-lui la bienvenue et la prospérité pour le plus grand plaisir des bons habitants de Rennes.

Dans la circonstance, nos jeunes amateurs du sport nautique se sont particulièrement distingués. Ils étaient nombreux, costumés avec tout le chic de véritables canotiers parisiens, et ont fait preuve, tour à tour, de force, d’adresse et d’une connaissance approfondie de leur métier fantaisiste. Le programme a été parfaitement rempli ; chacune des courses a été intéressante, et plusieurs fois les applaudissements du public ont accueilli l’arrivée des vainqueurs qui se sont vaillamment disputé les prix, consistant en des objets d’art.

Voici le résultat :

1er départ —1er Général Boum, bleu, écharpe rouge 2e départ, 1er, Gipsy, violet rouge ; 3e départ, 1er le Chubi, blanc et rouge.

2e course à la rame.—La Robiquette et le Faridondaine sont arrivées ensemble, mais un mètre avant la bouée, la Robiquette qui venait de prendre l’avance, ayant coupé devant sa concurrente, la course a du être recommencée entre elles. Zouzou était distancé et Guichenas avait déclaré forfait.

3e course. —La belle des périssoires entre les trois premiers vainqueurs a été gagnée par le Chubi. Un des concurrents voulant virer trop court est tombé à l’eau. Mais il a immédiatement regagné le bord à la nage, est remonté dans sa périssoire et est arrivé bon troisième, malgré l’accident.

4e course, à la godille —1er Zou-Zou, violet et orange ; 2e Guichenas, guidon jaune, casaque noire et blanche ; 3e Flying-Cloud, rouge.

5e course. —La belle entre la Robiquette et la Faridondaine a été gagnée d’une longueur par la Robiquette.

6e course, entre toutes les périssoires. —1er le Chubi, blanc et rouge ; 2e l’Hirondelle, bleu et blanc ; 3e Calchas, bleu et rouge.

La victoire du Chubi a été très acclamée.

Après les courses, tous les concurrents se sont rendus prendre leur rang près la bouée du virage et sont partis deux à deux dans un ordre parfait. Un détail qu’il est bon de signaler et qui augmente le mérite des vainqueurs, c’est qu’un grand nombre des périssoires a été construit par ceux qui les montaient. Il en est de même de la Robiquette et du Guichenas, qui est arrivé 2e à la godille. Disons toutefois, qu’aux yeux des connaisseurs, ce genre de constructions navales est encore susceptible d’améliorations.

La Société des Régates Rennaises a brillamment manifesté son existence. Elle est fondée désormais, et chaque année elle donnera deux fêtes à la population rennaise.

Il est si rare d’entendre aujourd’hui de bonne musique, depuis le départ des deux excellentes musiques d’artillerie, que c’est toujours une bonne fortune que d’assister à un concert instrumental populaire. La musique municipale, sur laquelle s’est portée toute la sympathie du public, est assurée de faire le plus grand plaisir en recherchant ses applaudissements.

Dimanche dernier, bien que réduite par l’absence d’une quinzaine de ses membres, la musique municipale a, dans l’exécution des divers morceaux du programme, obtenu un succès complet. Elle s’est surpassée par la manière pleine de charme et le sentiment des nuances avec lesquels elle a rendu l’ouverture de Médaille d’Or. Il est impossible de mieux interpréter ce morceau gracieux. Deux compositions d’auteurs auxquels, en qualité de compatriotes, on porte un intérêt tout particulier, le Télégraphe de M. Mévius, et la Mayennaise, polka mazurque (sic), de M. Picard, ont été écoutées avec une vive satisfaction. La Mayennaise, fruit nouveau pour nous, est une production qui se distingue de ses semblables par la fraîcheur et le sentiment du style. Elle sera un des meilleurs morceaux du répertoire de la musique municipale […]».

De ce témoignage, on retiendra, s’agissant de la Société des Régates Rennaises, que les « jeunes amateurs du sport nautique » qui l’ont fondée, comme Frédéric Sacher, futur président, qui a alors 25 ans (cf. son portrait), savent combiner force et adresse, sont connaisseurs, pour certains, d’Offenbach (La belle Hèlène (Calchas) mais aussi La grande Duchesse de Girolstein (Général Boum, Grande Duchesse), un opéra-bouffe qui venait d’être créé à Paris, le 12 avril 1867) ou du record du Flying-Cloud en 1854, mais peuvent être aussi ancrés dans la culture locale (La Robiquette, Guichenas). Ils ont une manifeste aptitude à transgresser par leur pratique (qui comporte le risque de tomber à l’eau par plaisir!), par leurs costumes bariolés et, sans doute par leur façon d’être —leur « métier fantaisiste », comme l’écrit le journaliste—, le rapport conventionnel et professionnel à l’eau. Dans leurs représentations, le modèle est manifestement celui du canotier parisien, même si la construction de leurs embarcations reste encore très artisanale et perfectible : il s’agit de frêles périssoires, du genre de celles représentées par Gustave Caillebotte dans les années 1870 (cf. « Périssoires sur l’Yerres ») ou de celle récemment restaurée par la SRR (cf. http://www.regatesrennaises.fr/2015/06/la-perissoire-srr.html) ou de bateaux plus stables —des canots sans doute — dont on sait seulement qu’ils avancent à la rame et, pour certains, à la godille.

Quant à la fête donnée, elle semble avoir attiré beaucoup de monde, de toutes conditions, et elle est perçue comme une nouveauté (l’Amateur parle de « plaisir neuf » ), même si des joutes nautiques animées par des militaires du 10e d’artillerie et du 3e de ligne avaient déjà eu lieu, sur ce même canal, le 5 août 1853 et qu’à l’occasion de la Fête de l’Empereur, le 14 août 1867, pour la première fois à Rennes, semble-t-il, des courses nautiques avaient été organisées entre l’écluse du Mail et la cale du Pré-Botté (à l’emplacement de l’actuelle place de la République). On remarquera que c’est au lexique des courses de chevaux (casaque, montée par, distancé, déclarer forfait, etc.) qu’on a recours pour rendre compte de ces premières courses nautiques à Rennes. On observera aussi l’importance de la partie musicale de la fête qui sera pendant longtemps un élément indispensable aux Régates qui sont, ici, totalement payantes, les bénéfices étant versés à un tiers (l’Union musicale d’Ille et Vilaine) . Les autorités et les commerçants de Rennes se sont, sans doute, associés à l’événement, avec le don d’objets d’art.

C’est, dans une ville qui à la fin du Second Empire, commençait à s’engager dans la voie de la modernité, « la première manifestation d’une volonté novatrice dans tout un secteur de la population jeune, ouverte aux influences extérieures », comme l’écrivait Henri Fréville à l’occasion du 100e anniversaire de la SRR, et le début d’une longue série de fêtes nautiques, de jour et de nuit, ou de régates, organisées par la Société des Régates Rennaises jusqu’à aujourd’hui —148 ans après—, avec la Régate de Rentrée de Rennes.

J.-F. Botrel (15-XI-2015)

Frédéric Sacher

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périssoire

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Publié dans 150ème anniversaire

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